Mar 072011
 

Elorrio, journal Le Mouton NoirElorrio. Le vent soulève la poussière en cette fin d’après-midi. La grisaille du ciel couvert accentue le sentiment de désolation qui se dégage des façades de commerces fermés et des rues désertes de ce village pittoresque, pourtant l’un des plus jolis du Pays Basque. Est-ce l’heure de la journée, la sieste, le jour de la semaine? Cette ambiance sinistre qui nous accueille est-elle un reflet de la situation socioéconomique qui affecte l’Espagne et les quatre provinces basques situées sur son territoire?

Des enfants jouent à la pelote basque sur le fronton attenant à la mairie d'Elorrio. Sur le mur à gauche, le drapeau réclamant la libération des prisonniers basques : « Euskal presoak, etxera! » (« prisonniers basques, à la maison! »). - Photo : N.Falcimaigne

Des enfants jouent à la pelote basque sur le fronton attenant à la mairie d'Elorrio. Sur le mur à gauche, le drapeau réclamant la libération des prisonniers basques : « Euskal presoak, etxera! » (« prisonniers basques, à la maison! »). - Photo : N.Falcimaigne

Un mur de la mairie sert de fronton, et quelques enfants s’amusent sur la kantxa (terrain de pelote basque). Armés de raquettes et de balles de tennis, ils mitraillent le mur d’un feu nourri. Dans un coin du mur, un drapeau : le territoire basque. Un slogan : Euskal presoak, etxera! (« prisonniers basques, à la maison! »). Au café voisin de la mairie, nous retrouvons Julio, notre hôte, qui nous ouvrira les portes de la société basque militante et populaire, loin des rencontres protocolaires.

Nous attendons Carlos, chez qui nous logerons. Julio en profite pour nous expliquer la situation. Avec un taux de chômage de 15 %, le Pays Basque ne s’en tire pas si mal en regard des 20 % de chômeurs espagnols. La crise s’est toutefois accompagnée de tensions politiques accrues depuis que les autorités espagnoles ont interdit le parti nationaliste basque, Batasuna. Au cœur d’Hegoalde, sur le versant espagnol des Pyrénées, ce village basque de 7 000 habitants est l’un de ceux dont le jeune maire appartient à Batasuna. Son administration est tombée dans un vide juridique.

Le vent cède la place à une pluie battante. Carlos est arrivé et Julio nous entraîne à sa suite. Nous déposons nos valises dans un modeste appartement, puis nous suivons les deux Basques dans les rues désertes. En espagnol, que je suis seul à parler dans la délégation et qui sera notre langue commune ce soir, Julio me met en garde. « Ne vous mettez pas les pieds dans les plats, l’un des convives a son fils en prison, victime de torture. » Voilà qui met la table. Un frisson me fait réaliser l’étrange impression d’être arrivé dans une zone de conflit armé. Avec mes distingués compatriotes formant la délégation en mission socioéconomique du Parc de l’aventure basque en Amérique (PABA), je franchis la porte du local de la sociedad.

Les sociedades, en Pays Basque, sont des clubs sociaux où les hommes se rassemblent et cuisinent ensemble. Au milieu du siècle dernier, sous Franco, ces regroupements ont pris une autre signification. Avec l’interdiction de se rassembler, de parler euskara (la langue basque) et de promouvoir la culture basque, ces regroupements sont devenus des refuges pour les Basques et les militants.

« Osasuna eta Askatasuna! » Santé et liberté, souhaitent nos hôtes. Le repas est un festin. Le vin coule à flots, les langues se délient et mon espagnol s’améliore. José, assis face à moi, me parle de son fils prisonnier, les yeux brillants de larmes naissantes et difficilement contenues.

L'écrasante majorité des graffitis observés au Pays Basque porte un message nationaliste. - Photo : N.Falcimaigne

L'écrasante majorité des graffitis observés au Pays Basque porte un message nationaliste. - Photo : N.Falcimaigne

Rapport de force

Dans l’histoire, l’affirmation de l’identité basque s’est faite plutôt sur le plan économique que politique. Ce peuple de commerçants s’est, entre autres, appuyé sur la chasse à la baleine pour prendre sa place comme puissance économique en Europe, sans que cette puissance s’incarne dans un État politique. Au XXe siècle, l’État français a entrepris l’uniformisation culturelle de son territoire, surtout par des mesures éducatives et administratives. En Espagne, Franco a pris le pouvoir et refermé sa main de fer sur tout le pays, y compris sur les quatre provinces basques.

Les emprisonnements, dont Amnistie internationale a dénoncé les conditions violant les droits humains, se sont multipliés, surtout en Espagne, et ont fourni un prétexte à la naissance d’un mouvement radical armé, l’ETA (Euskadi ta Askatasuna, « Pays Basque et liberté »), en 1959.

L’éducation et les Ikastola

On a moins parlé d’un autre mouvement, pacifique, celui des Ikastola. Ces écoles d’immersion en euskara sont regroupées dans l’association Seaska (« berceau »), qui en assure la promotion et le développement.

Pour les Abertzale, bascophones qui parlent quotidiennement l’euskara et envoient leurs enfants en Ikastola, ce mode de vie est une affirmation identitaire face aux phénomènes démographiques qui menacent la culture basque. Le climat de la côte basque attire beaucoup de Français retraités, peu intéressés à s’intégrer culturellement. Dans l’agglomération côtière Bayonne-Biarritz-Anglet, seulement 5 % de la population est bascophone, contre 25 % dans l’ensemble des trois provinces basques d’Iparralde (Pays Basque nord, situé sur le territoire français) et 90 % dans certains villages.

Maider a fréquenté l’Ikastola de la maternelle au baccalauréat (diplôme collégial). Avoir fait sa scolarité préuniversitaire en langue basque ne lui a pas nui pour la suite. Au contraire, elle confie que sans cette expérience, elle n’aurait « pas autant de vocabulaire et de connaissance de la culture basque, et c’est encore plus vrai pour les camarades dont les parents n’étaient pas bascophones ».

D’une classe de cinq élèves en 1969, le mouvement des Ikastola répond maintenant au besoin de 2 700 élèves en Iparralde. Selon Kattalin, mère bascophone qui a inscrit tous ses enfants en Ikastola, « la transmission ne se fait plus dans les familles, donc il faut qu’elle se fasse à l’école. Jusqu’en 1969, il était mal vu de parler basque et c’était interdit aux enfants. J’ai pris des claques parce que je parlais basque à l’école. » Chaque année, à Saint-Pée-sur-Nivelle, est organisée en mai une grande fête de financement des Ikastola, Herri Urrats.

***

Entrevue : Paxkal Indo est le président de Seaska. Il a accepté de répondre à nos questions.

Nicolas Falcimaigne, journal Le Mouton NOIR : Quel rôle l’histoire des Ikastola a-t-elle joué dans l’affirmation identitaire basque?

Paxkal Indo, président de Seaska : Les Ikastola sont nées en en 1969 de la rencontre d’une parente consciente du recul de la langue dans la société basque de l’époque (Argitxu Noblia elle-même avait un niveau moyen en langue basque…) et d’une enseignante originaire du Pays Basque Sud qui avait vécu l’expérience des Ikastola clandestines sous l’Espagne de Franco. Très vite, dès 1971-72, les autres petites villes du Pays Basque connaîtront leurs Ikastola : Mauleon, Saint-Jean-Pied-de-Port, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, etc. Le maillage territorial est rapide et immédiat. Dès le début, le rôle des Ikastola est clair  : proposer une solution d’enseignement alternative qui sauvera la langue basque en se substituant aux pouvoirs publics.

Il est indéniable que les Ikastola ont joué un rôle dans l’affirmation identitaire basque. L’identité collective basque est avant tout linguistique. C’est le ciment, le fondement de l’identité. Et il faut se replacer dans le contexte mondial de 1968, avec les guerres de décolonisation, l’émancipation des peuples africains, la guerre d’Algérie, le Che, le Vietnam, etc. Le travail des premières Ikastola pour devenir « herri eskola » (écoles publiques, écoles du peuple) et « euskal eskola » (écoles basques, en basque) et la réflexion sur la langue basque comme ciment d’une société basque ont été intimement liés à l’époque, ce n’est un secret pour personne. La démarche abertzale en Pays Basque Nord s’est d’ailleurs faite en parallèle, avec le mouvement Enbata, les premiers partis basques de gauche… À l’époque, tout le monde mélangeait tout. La lecture est beaucoup plus facile a posteriori.

N.F. : Combien d’élèves y avait-il au début, et combien y en a-t-il maintenant?

P.I. : La première promotion comptait cinq élèves dans un appartement de Bayonne. Il y a plus de 2700 élèves aujourd’hui (près de 10 % des scolarisés), de la maternelle au lycée.

N.F. : La proportion de bascophones dans l’agglomération côtière Bayonne-Anglet-Biarritz est-elle moindre que dans le reste d’Iparralde et du Pays Basque?

P.I. : C’est une réalité constante en Iparralde comme en Hegoalde : plus l’espace est urbanisé, plus il est francophone. 5 % de la population ou moins est bascophone sur la côte, contre 90 % aux Aldudes. Toutefois, il n’y a que 300 habitants aux Aldudes ou à Erepel à coté, alors que la côte basque réunit près de 200 000 habitants.

Le texte a d'abord été publié dans la série SÉjour au Pays Basque du journal Le Mouton NOIR

Le texte a d'abord été publié dans la série Séjour au Pays Basque du journal Le Mouton NOIR

N.F. : Les Ikastolas peuvent-elles compter sur le soutien de l’État? Comment sont-elles financées?

P.I. : Les réalités juridiques et linguistiques sont très différentes d’un coté et de l’autre de l’Atlantique. Les Ikastola n’ont eu aucune aide de l’État jusqu’en 1982. Les municipalités et le Conseil général des Pyrénées Atlantiques aidaient les associations de parents d’élèves, au nom de la culture, mais c’est en 1982 que Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, a accordé la première aide officielle : la signature de la première convention avec le recteur de l’Académie de Bordeaux.

Il faut savoir que Seaska commençait à connaître de réelles difficultés, avec l’ouverture du collège, et que cet accord n’a pu être établi qu’après que quatre compagnons aient fait un mois de grève de la faim à la cathédrale de Bayonne. Il faut attendre 1994 pour que le ministre de l’Éducation Bayrou propose la signature du contrat d’association à l’ensemble des systèmes immersifs (à partir de 79-80, la Bressola en catalan, les calandretas en occitan et les bretons de Diwan se sont créées).

En bref, le contrat d’association lie les établissements scolaires à l’État en imposant le programme de l’éducation nationale en contrepartie du paiement des salaires des enseignants. Toutefois, le système d’enseignement « immersif » n’est toujours pas reconnu, et la langue basque est loin d’être officialisée.

Pire, l’article 2 de la constitution, qui consacre que « la langue de la république est le français », est introduit en 1992 et devient même un outil pour l’exclusion de toute autre langue régionale sur le territoire national. Cette idée est ensuite renforcée en 1994 par la loi Toubon de défense de la langue française. Il faut attendre juin 2009 pour que le système pédagogique propre à Seaska soit reconnu dans une convention signée entre l’éducation nationale, Seaska et l’Office public de la langue basque.

N.F. : Les moyens de pression qui ont été mis en oeuvre pour les Ikastola (manifestations, grèves de la faim 77-78, etc.) font de Seaska un mouvement pacifique. Comment le situez-vous par rapport à la lutte armée?

P.I. : Seaska est statutairement une fédération d’écoles associatives laïques. De ce fait, Seaska est aconfessionnelle et apolitique. Elle n’a, à ma connaissance, jamais pris fait et cause pour aucun argumentaire politique. Sauf plus récemment dans la plateforme Batera, car la Batera proposait l’officialisation de la langue basque dans l’une de ses quatre revendications. C’est à ce titre que le conseil des Ikastola a voté l’adhésion à Batera. Seaska n’a donc pas à se situer par rapport à la lutte armée, et ne le fera pas. C’est hors sujet, hors statut.

N.F. : Quel est votre lecture du rapport de force actuel? Est-ce que l’ETA est le seul canal radical?

Paxkal Indo, militant et artiste basque : Avant de poursuivre, je tiens à préciser que ma lecture personnelle en tant que militant et artiste basque n’est évidement pas à lier avec ma fonction de président de Seaska.

Oui, l’ETA est aujourd’hui la seule structure organisée qui utilise la violence comme outil politique.

N.F. : Comment l’utilisation de la violence est-elle considérée par la population et par la population abertzale?

P.I. : Avec lassitude, je crois. La violence dure depuis les années 60 et cela use les esprits, les corps et les consciences. Enfin, je crois qu’une grande partie de la population se pose la question de savoir qui est le bénéficiaire des attentats. Le 11 septembre (et l’utilisation de cet événement par les pouvoirs occidentaux) a changé la donne. Il n’est désormais presque plus possible de « justifier » une action armée.

N.F. : Que savez-vous de l’utilisation de la torture et d’autres pratiques par les autorités françaises et espagnoles?

P.I. : Il suffit de lire les rapports d’Amnistie internationale et les divers rapports européens… Ils sont inquiétants et n’inquiètent pourtant presque personne. Surtout pas la presse. Il est en effet plus facile de critiquer l’Iran ou la Chine…

N.F. : Quand et comment le parti Batasuna a-t-il été interdit par le gouvernement autonome?

P.I. : Il s’agit bien d’une interdiction du gouvernement espagnol et de la justice espagnole, le gouvernement autonome basque n’a joué qu’un rôle secondaire dans tout cela… Même si le laisser faire est démocratiquement coupable dans des moments politiques comme ceux-là! Cela s’est passé en 2003, et cela aussi est consécutif au 11 septembre 2001. En fait, la destruction des tours de New York a fait naître un raccourci communément accepté : « tout ce qui est musulman radical est terroriste et donc doit être combattu ». En Pays Basque, cela s’est traduit par : « tout ce qui ne condamne pas la violence de l’ETA est de l’ETA ».

Donc, tous les partis, toutes les associations qui ont refusé de condamner ETA se sont vu interdits, jusqu’à en arriver à l’aberration de l’interdiction du quotidien en langue basque Egunkaria, qui n’avait aucun lien avec l’ETA. La justice espagnole l’a admis depuis, mais le mal était fait : le quotidien fermé, les biens saisis, le journal ruiné, l’image du pays basque souillée… Par contre, l’image de la « jeune démocratie espagnole » et de la pluralité de la presse dans la péninsule ibérique n’en n’a presque pas souffert!

N.F. : Parlez-nous des élections régionales françaises de mars 2010 et des résultats obtenus par le référendum organisé en parallèle par Batera elkartea sur la création d’un département basque.

P.I. : En Aquitaine, la région est restée sous la coupe du PS, les verts ont fait un bon score, et pour la première fois un élu occitaniste, David Grosclaude, a fait son entrée au conseil régional. C’est de bonne augure, mais il reste encore un long chemin à parcourir. Les communications officielles de la région ne laissent même pas la plus petite place aux deux langues présentes sur son territoire en plus du français : l’occitan et le basque… 200 ans d’autopersuasion monolinguistique ont laissé des traces indélébiles.

Il y a une grande victoire avec la création d’Euskal Herriko Laborantxa Ganbara, association autogérée qui fait un travail extraordinaire auprès des agriculteurs. Un travail qui ressemble à ce que Seaska peut proposer pour l’enseignement en langue basque : un gros travail de fond, militant et de qualité. Pour le reste, l’Université de Bayonne dépend de Pau et de Bordeaux et la masse critique ne permet pas beaucoup de marge d’évolution.

La réforme territoriale en marche depuis le vote de l’assemblée cet hiver a entériné la majeure partie des préconisation du rapport Balladur. Le département, c’est fini, les « pays » aussi : il n’y a plus de possibilité juridique pour que le Pays Basque français ait une juridiction à sa mesure…

Enfin, l’officialisation de la langue a été en partie obtenue au titre du patrimoine avec l’entrée dans la constitution, mais les reculs du gouvernement sur le vote d’une loi pour encadrer cette citation dans la constitution en dit long sur le désir réel de la France de « patrimonialiser » les langues régionales : les conserver oui, mais au musée!