
Nul ne sait ce qui est advenu du cheval. La pierre manque toujours en haut du mur du transept sud-est de l’église-cathédrale Notre-Dame des Neiges des Trois-Pistoles. Comme oubliée. Faut dire que personne ne l’a cherchée, des battures de Tobune jusque dans les écores de la Boisbouscache, ni au pont des Trois-Roches, ni dans les fondements de la Maison des Pilotes, la fameuse maison hantée de la Pointe-à-la-Loupe, nul n’a cherché. Quand le diable lui-même s’enfuit, sauve qui peut! Il avait pris la forme d’un cheval noir. Une belle bête. Un cheval canadien pur race comme il n’en existe plus en ces jours ternis qui forment ou qui déforment ce vingt-et-unième siècle chancelant dans lequel nous errons encore. Le curé avait bien averti ses ouailles investies dans le labeur gratifiant d’ériger cette église-cathédrale qui ferait parler d’elle encore dans cent ans, de l’Acadie au Témiscamingue. «Ne lui enlevez point la bride!» Car, à cheval donné, on enlève point la bride, c’est bien connu. Évidemment, comme dans tous les contes et comme dans la vie en général, l’avertissement solennel ne sert qu’à être transgressé. Le dernier jour de la pénible ascension des pierres du quai jusqu’en haut du coteau, là où la populace avait obtenu qu’on bâtisse enfin le lieu de culte rassembleur gonflé d’orgueil, une tête brûlée se chargea de libérer la bête furieuse, probablement dans un élan de sympathie pour le monde animal malmené par l’ère industrielle. Exhalant une fumée noire de ses naseaux sulfureux, le cheval fou partit en cavale par monts et par vaux. Il fallut attendre plus d’un siècle pour que naisse un vaillant jeune homme au destin fabuleux. Louis n’eut qu’à saisir la bride que les deux beaux noirs chevaux canadiens du père Belzile se mirent à labourer sans relâche les vastes terres maintenant bien défrichées des Trois-Pistoles et des rangs qui les environnent. Il laboura si bien qu’aux abords du Caveau à patates, construit en 1959 par les coopérants agriculteurs, la charrue fit des étincelles. Les chevaux ne frémirent pas d’un poil et revola une pierre de bonne taille. Et c’est ainsi qu’elle fut retrouvée, et dorénavant elle profite d’une belle retraite paisible sur la scène du Caveau des Trois-Pistoles, inspirant maints artistes.