
Y avait-il quelqu’un? Par trois fois, l’émissaire avait cogné à la porte de l’abbaye. Le mécanisme du verrou finit par s’activer et le battant s’ouvrit en grinçant. Le moine qui accueillit le voyageur avait tout du novice. L’empressement en moins. Lentement, il l’entraîna à travers le dédale d’escaliers et de couloirs qui menait au réfectoire où l’attendait l’abbé. Le père Anselme ne recevait jamais dans son bureau. Parfois même, les visiteurs n’avaient accès qu’au cloître. Mais cette fois, le message était intriguant. «Voici, mon père, le précieux ferment.» Il lui remit un flacon scellé à la cire. Le fragment de levure avait été prélevé avec mille précautions au-delà des océans, et transporté avec soin sur les flots agités de la mer nordique. Avec l’échantillon venait un message contenant la recette. «Ainsi, vous pourrez brasser ici la bière qui a rendu célèbre la petite contrée des Trois-Pistoles.» L’art du brassage n’était pas nouveau chez les moines trappistes de cette ancienne abbaye cistercienne. Leur tradition avait même été à l’origine des meilleurs crus des Ardennes et des environs, qu’ils brassaient en trois variétés. La bière de table simple était le quotidien des moines, à qui la règle de saint Benoît permettait une hémine de bière ou de vin par jour, soit environ un litre. La double était pour l’abbé et sa hiérarchie, et la triple était réservée aux invités, en vertu de la règle d’hospitalité. Les moines trappistes avaient des recettes bien établies depuis des temps immémoriaux. Mais quand ils ont goûté la Pistoloise Triple, brassée avec insolence et outre-atlantique de surcroît, ils ont tout de suite résolu d’en percer le mystère. Triple à la robe rubis, elle allie force et légèreté, le tout dans une rondeur riche et complexe. C’est ainsi qu’ils firent envoyer plusieurs émissaires. Discrètement. Des candidats disant vouloir devenir aide-brasseur. La petite brasserie pistoloise recevait ainsi un stagiaire pendant quelques mois ou un nouvel apprenti fugace qui finalement quittait pour changer de carrière. Cinq ou six brasseurs formés par l’écrivain-brasseur Falcimaigne au fil des années s’évanouirent ainsi dans la nature. Puis finalement, l’un d’entre eux revint à l’abbaye avec le ferment et la fameuse recette. Depuis ce jour, après maints et maints essais, ils n’ont toujours pas réussi à obtenir l’équilibre de la Pistoloise Triple, dont le secret reste à jamais bien gardé dans la petite localité du bas-du-fleuve.